Cet été nous sommes partis en camp avec les ados en Chartreuse. Notre rôle auprès d’eux est avant tout de les éveiller au bonheur ! Comme le chante Rit : « Viens faire un tour avec moi dans la garrigue et tu comprendras pourquoi la vie est un don du ciel » !! Nous avons eu la chance de passer ces quelques jours dans une maison située au monastère des dominicaines de Chalais, à 980m d’altitude, avec vue imprenable… ça commençait bien !
Mais avancer avec des ados n’est pas simple, il faut savoir discerner les signes de joie cachés sous les apparences de l’indifférence, voir du mépris ! C’est ainsi que, si nos yeux et nos oreilles sont assez aiguisés, sans qu’on s’y attende, un petit cadeau surgit ! Alors que Nadia ne nous laisse voir que du négatif, qu’on a l’impression qu’elle se fout de tout, les oreilles pleines de musique et les yeux rivés sur son portable… je l’entends au téléphone raconter à sa maman tout le détail de notre journée avec un enthousiasme enfantin ! Elle qui la veille avait, l’espace d’un instant, mis de coté son insolence pour me dire « Tu sais, j’aime pas partir loin de chez moi… Comme avant j’étais en famille d’accueil et tout, maintenant j’aime pas partir loin de ma mère ». Et elle avait fondue en larmes, des grosses larmes qui mouillent et viennent de bien plus loin que les « blues » de mon enfance…
Comme à chaque rencontre, je suis impressionnée : il faut les voir quand ils créent ! Et quand ils ont créé ! Eux qui sont tellement « éclatés » intérieurement, quand ils créent ils sont tout à ce qu’ils font. D’abord intrigués par la matière, puis concentrés sur le bout de leurs doigts qui tentent de la façonner, parfois péniblement, mais avec une persévérance qui m’épate. Dans une espèce de recueillement, ils sont posés en eux même. Et quand leur œuvre a pris forme, il faut les voir relever le bout de leur nez, ouvrir leurs yeux pétillants et entendre le son de leur voix nous réclamer avec vitalité « tu me prends en photo avec ?! »

J’ai aussi été émerveillée de voir Fanny irradier d’une lumière nouvelle ! Elle était la plus difficile à rencontrer, la plus rebelle… jusqu’à cet été. A scander son athéisme… et pourtant la plus fidèle, la première à s’inscrire au camp… Je me disais : pour qu’elle continue de venir comme ça, c’est que ça doit lui dire quelque chose quand même ! Alors on l’accueillait avec joie, mais sachant que l’ambiance serait bien plus difficile en sa présence. Au dernier WE, elle avait demandé qu’on prie pour elle (contre toute attente ! d’habitude elle perturbait tout le groupe pendant nos temps de prière…), pour qu’elle puisse entrer dans l’école qui lui permettrait de vivre son rêve : travailler dans la restauration. « Ca a marché ! » et ça l’a marquée. Nous l’avons retrouvée cet été, grandie et rayonnante ! Pendant ce camp, elle a été particulièrement volontaire, entraînant les autres dans le bon sens ! C’était incroyable… Pas une fois elle n’a râlé pour aller prier ou prendre un temps de partage, elle s’est même écriée à la fin du dernier temps de prière : « c’est une blague ? On dirait que ça a duré 5 minutes ! » Je crois qu’elle a réalisé, en en faisant l’expérience, que ce changement d’attitude la rendait plus heureuse…

Nous étions sur le terrain des dominicaines et leur seule présence permettait aux ados de se laisser interpeller… Les réflexions du type « t’imagines, si on était sœurs : là on serait en silence ! » n’étaient pas rares ! Nous avons eu la joie de vivre une rencontre avec une sœur, les jeunes avaient préparé des questions à lui poser avec beaucoup d’intérêt ! « Comment pouvez vous vous habiller tous les jours pareil ?! » « Vous n’avez pas l’impression de passer à coté de plein de choses ? » « Pourquoi ce silence ? »… Ils ont aussi tenu à l’accueillir dans la pièce où ils avaient dressé, avec beaucoup de soin, le « coin prière ». Ce fut un moment plein d’attention et de profonde interpellation pour nos jeunes !
Le soir même, nous sommes allés partager la prière des Complies avec les sœurs. Loin des autres, Mélanie entre parfaitement dans ce temps. Elle chante, se prosterne même avec beaucoup de recueillement…ça lui plait ! Tout au long du camp, j’ai été très touchée par ce petit bout de femme.
« Je t’appelle par ton nom, tu comptes beaucoup pour moi, je t’aime » (Is 43) Voilà quel était le thème de l’avant dernier jour du camp. Ce jour là, nous avons fait un atelier « terre » pendant lequel nous avons pris le temps de réaliser qu’avec la même matière, chacun avait façonné un pot très différent des autres. En se disant que ces pots étaient à notre image : le bon Dieu nous a façonné en laissant son empreinte, tous frères, mais chacun unique. Nous nous sommes ensuite retrouvés autour d’un de ces pots, au fond duquel brillait la flamme d’un petit lumignon, à l’image des trésors que chacun de nous porte au fond de lui. Et nous avons commencé une « chasse aux trésors » ! Je m’explique : chacun sortait tour à tour pendant que les autres devaient exprimer les qualités qu’ils lui reconnaissaient. C’était beau de les voir se concentrer sur ce qu’ils aiment les uns des autres, malgré les quelques tensions. Je prenais des notes, et toutes la soirée ils nous ont demandé « tu nous les donneras quand les papiers ? » Réponse : « Pendant la prière du soir », laquelle fut très attendue !!! Quand ils ont reçu chacun leur papier, tous étaient absorbés. À la fin du temps de prière Mélanie est restée immobile, les yeux fermés. J’ai alors rallumé les quelques bougies que j’avais commencé à éteindre, fermé la porte. Elle a pris son papier et s’est rapprochée de l’icône, et là, à genoux, elle s’est mise à pleurer. Je suis restée un moment près d’elle, elle a posé sa tête sur mon épaule et je sentais tout son petit corps secoué par ses sanglots. Pendant ces longues minutes, j’étais à genoux dans mon cœur…
Le dernier jour, le thème était « choisis la vie ! » (Dt 30). Pour les faire partager sur ce sujet, nous avions choisis une chanson, une prière en fait, d’une rappeuse qu’ils aiment bien. Comme eux elle a connu la galère depuis sa petite enfance, l’enfer des placements en centre, famille d’accueil, HP…, la rue, « l’étiquetage » d’habiter les « quartiers »… et chante souvent ses blessures. Elle chante aussi cette prière que nous leur avons fait écouter. Ils étaient tout ouïe, et des phrases comme « Seigneur calme ma colère, elle est la faille de tous mes maux, J’ai trop mémorisé le mal, et elle resurgît dans mes mots », « Je ne suis qu’une âme égarée, mais réceptive à ton Amour, Alors je t’en prie éclaire-moi, ce monde veut me mettre dans un moule » ou encore « Je te cherche en mon âme, en essayant de la connaître »… ont permis de riches partages en petits groupes. Maeva est emballée, elle fait des liens avec sa vie jusqu’à s’écrier : « c’est ’ouf’ elle est exactement comme moi ! », elle semble happée par ce texte qu’elle a épluché toute l’après-midi. Dans la voiture du retour, elle l’a écoutée en boucle, le texte sous les yeux, « pour l’apprendre » ! A l’issu de ce temps individuel, nous nous rassemblons pour prier, chacun dépose dans une corbeille des petits papiers sur lesquels il a écrit ce qui l’empêche de « choisir la vie »… Après la prière ils conviennent de confier ces papiers aux sœurs qui nous accueillent, comme intentions de prière…
Bien sûr, ces jeunes nous font aussi, parfois, perdre notre sang froid ! Mais dans les moments les plus difficiles du camp, ils m’apprennent l’amour de Dieu. J’apprends à les aimer à Sa manière, avec patience et persévérance. Ils me poussent à me laisser habiter, transfigurer par Lui, pour être capable de poser sur eux Son regard. Un regard qui les aime jusqu’au plus profond de leur être et qui, parce qu’il sait leur beauté, croit éperdument en eux.
Alors on peut se laisser émerveiller par ces jeunes qui sont vraiment capables du meilleur, encore faut-il le susciter, « être sûr que le miracle se produira » disait le Père Joseph ! Quelle merveille de les voir dans ces instants de grâce, de les voir s’ouvrir peu à peu à la beauté, aux autres et au goût des choses simples, grandir, murir, s’assumer, devenir tout doucement ce qu’ils sont… Ils me parlent de la puissance de Dieu et ils me rappellent, aussi, que nous avons raison d’être ambitieux pour eux ! Un formidable message d’Espérance pour le monde !
