Le 1er avril dernier, Mgr Barbarin accompagnait le pèlerinage des étudiants et jeunes professionnels des 10 diocèses de la province de Lyon. Retrouvez l’homélie donnée lors de la messe des rameaux, dans la cathédrale du Puy en Velay
Le 1er avril dernier, Mgr Barbarin accompagnait le pèlerinage des étudiants et jeunes professionnels des 10 diocèses de la province de Lyon. Le pèlerinage s’est terminée par une procession vers la cathédrale du Puy-en-Velay, où a été célébrée la messe des rameaux devant près de 1000 étudiants et jeunes pros.
Ci-dessous, l’homélie donnée par Mgr Barbarin à cette occasion.
« La Passion de Notre-Seigneur, une lecture immense, démesurée ! C’est étrange, car chaque dimanche, nous lisons un miracle, une parabole. Des miracles, il y en a environ quarante dans l’Evangile, et autant de paraboles, mais quand arrive le dimanche de la Passion, l’événement central de notre foi, on nous fait lire d’un seul coup tout le récit de notre salut, alors que nous aimerions le méditer ligne par ligne.
Deux chapitres entiers ! Chez saint Marc, c’est presque disproportionné ; cela correspond à un cinquième de son Evangile. On a même dit parfois que les Evangiles n’étaient que les récits de la Pâque du Christ auxquels on avait fait quelques ajouts préalables.
Pourtant, je me dis souvent que c’est un beau choix de la liturgie, parce que des foules de gens entrent dans nos églises le jour des Rameaux. Ils se considèrent ou on les regarde parfois comme éloignés de l’Eglise, mais ils viennent fidèlement chaque année. Ils entendent le récit de la Passion et de la mort du Christ, puis ils vont au cimetière et déposent un rameau béni sur la tombe de ceux qui leur sont chers.
Dans ce geste, ils expriment notre grande espérance : « Avec la mort, la vie n’est pas détruite, elle est transformée. » Dans la mort du Christ, il y a une folie d’amour, que Dieu a transformée en victoire. Jésus meurt en se remettant entre les mains de son Père, et, dans ses mains, il retrouvera la vie au matin de Pâques !
Tout nous dépasse dans ce récit. Nous sommes scandalisés et, finalement, perdus devant tant de haine et de jalousie, tant de cruauté, tant de jugements hâtifs et de décisions si injustes, de violences, de trahisons, de reniements, de lâchetés… Tout cela nous égare, nous accable. Peut-être vaut-il mieux, au fond, que nous ne nous arrêtions pas aux détails de ce récit…, nous ne le supporterions pas ! Encore que la méditation de la Passion, comme la manifestation d’un amour inépuisable, peut devenir pour nous une source nouvelle, et nous permettre ainsi de découvrir cet amour et le partager, de le recevoir au fond de nos cœurs et le transmettre aux autres.
Pour nous préparer à la Passion, dans la première lecture, on nous a fait entendre un passage du prophète Isaïe, tiré du troisième chant du Serviteur. Il ne se dérobe pas devant les coups qui s’abattent sur lui : « J’ai tendu le dos à ceux qui me frappaient et les joues à ceux qui m’arrachaient la barbe. » Mais auparavant, on nous dit : « Chaque matin, le Seigneur éveille mon oreille pour que j’écoute comme un disciple. » On a l’impression de suivre le parcours de la Parole de Dieu en lui. Elle vient à son oreille, descend au fond de son cœur, puis elle monte jusqu’à ses lèvres. Texte magnifique qui peut s’adresser à nous tous : nous mettre chaque matin à l’écoute de sa Parole, de sorte qu’au long de la journée, nous ayons « une langue de disciple » pour dire aux autres des paroles de réconfort, des mots qui nous dépassent, certes, mais dont nous sommes sûrs qu’ils sont vrais, car ils viennent du cœur de Dieu.
Quel beau programme : nous mettre chaque matin à l’écoute de sa Parole, commencer notre journée en ouvrant l’Evangile, dans le silence ! La Parole fera son chemin intérieur pour devenir une fontaine de miséricorde, et ceux que nous allons croiser dans la journée pourront s’y désaltérer.
Des tableaux successifs
Chez Saint Marc, le récit de la Passion est construit, non pas tellement comme une histoire qu’on nous raconte tout en son long, mais plutôt comme des tableaux successifs. Ainsi, chacun de nous peut se sentir concerné par l’un ou l’autre. On peut relever une bonne douzaine de petites scènes : Jésus et Judas, Jésus et les gardes, Jésus et ses disciples qui prennent peur et s’enfuient, à part ce petit jeune homme (on imagine que c’est Marc lui-même puisque son Evangile est le seul à en parler). Un jeune homme qui suivait Jésus, plus décidé, plus courageux que les autres… il est peut-être là dans la cathédrale, aujourd’hui. Il n’avait pour vêtement qu’un drap, on a voulu le saisir… et finalement il a réussi à s’enfuir…
Puis les tableaux continuent : Jésus devant le sanhédrin, Jésus et Pierre : quelle souffrance ! Il avait fait des promesses sincères, comme nous … et il faut voir comment il les a tenues… Mais enfin, béni soit Pierre, qui, après avoir compris la gravité de son reniement, éclate en sanglots, de belles larmes ! Puis Jésus et Ponce Pilate, Jésus et Barrabas, Jésus et les soldats, Jésus et Simon de Cyrène, Jésus et les deux autres crucifiés à ses côtés, Jésus et ceux qui le tournent en dérision. « Même ceux qui étaient crucifiés avec lui l’insultaient. »
Au moment où Jésus avance vers sa mort pour le salut du monde, chacun d’entre nous peut se positionner ; à tel détour du récit, nous voyons, en vérité, qui nous sommes.
Ensuite, nous voyons Jésus et son Père, Jésus et le centurion, Jésus et les femmes au calvaire, Jésus et ses amis… J’énonce patiemment ces scènes, parce que chacun de nous peut se retrouver dans l’une ou l’autre. Tous ceux qui défilent dans ce récit étaient des gens très bien : Pierre et Judas, des apôtres choisis par Jésus lui-même, les femmes qui sont là au pied de la croix, et Ponce Pilate, c’était un enfant de Dieu lui aussi… Cela me rappelle la parabole du semeur : les hommes sont tous une bonne semence sortie de la main du Semeur. Seulement voilà, il y a la semence qui a donné trente et soixante pour un, mais il y a aussi celle qui s’est laissé dévorer, étouffer par les chardons et les épines, et celle qui est tombée sur le chemin ou sur la pierre et n’a pas pu s’enraciner … elle n’a porté aucun fruit.
Peut-être aurez-vous le désir de réécouter ce récit de la Passion pour comprendre le mystère de votre appel personnel. Au moment où Jésus avance vers sa mort pour le salut du monde, chacun d’entre nous peut se positionner ; à tel détour du récit, nous voyons, en vérité, qui nous sommes. Ceux qui, au cours d’une retraite, ont fait cette méditation de la Passion savent à quel point elle est brûlante. Mais nous avançons dans la foi, assurés que ces événements sont la source de notre salut.
Le cri de Jésus
Evidemment, tout change lorsque nous voyons Jésus, non plus avec les uns et les autres, mais tourné vers son Père : « Mon Dieu, Mon Dieu pourquoi m’as-tu abandonné ? » Ce cri veut-il dire que Jésus se met à désespérer ? En tout cas, il ne cache pas sa détresse ; on le sent au bord du précipice. D’une certaine manière, cela nous réconforte, car nous aussi, nous nous sentons parfois perdus, quand la vie nous malmène. Nous pourrons ainsi avancer dans l’espérance, en pensant que le Christ a été dans une situation monstrueusement plus injuste.
Parce qu’en fait, dans tout ce récit, il reste une seule question : « Comment est-ce possible ? » Comment peut-on vouloir tant de mal à quelqu’un qui n’a fait que du bien à tout le monde ? Pourquoi tant de haine et de jalousie ? La réponse ne viendra pas des personnages qui sont là, ni de nos cœurs. Au fond, elle nous est donnée dans l’Ecriture, dans la lecture d’Isaïe, dans tout le récit de la Passion, dans le cœur de Jésus lui-même : Il s’est offert parce qu’il l’a voulu. Il a voulu nous aimer jusqu’à l’extrême, disons même jusqu’à la folie. Voilà la vérité de la Passion. C’est un amour qui sera capable d’emporter et de dépasser tous ces débordements de colère et de violence. Il sera victorieux même de la mort, voilà notre assurance et notre foi.
Il s’est offert parce qu’il l’a voulu. Il a voulu nous aimer jusqu’à l’extrême, disons même jusqu’à la folie. Voilà la vérité de la Passion.
Alors pourquoi Jésus crie-t-il sa détresse ? En fait, vous le savez, il est en train de prier. Comme tout juif et comme beaucoup d’entre vous, j’espère, il connait les psaumes, et dans cette heure suprême, il les récite par cœur. Evidemment, quand il arrive sur ce premier verset du psaume 21, il est saisi jusqu’au plus profond de sa chair, car c’est exactement ce qu’il est en train de vivre. Et cette phrase devient pour lui un cri : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ?… Les chiens me cernent… » La suite de ce psaume nous décrit le désastre qui entoure ce croyant que l’on voit se tourner vers Dieu : « Serait-ce donc que tu m’as abandonné ? » Voilà bien la détresse de Jésus au Golgotha.
« Entre tes mains, je remets ma vie »
Pourtant si nous poursuivons la lecture du psaume, nous entendons un peu plus loin : « Maintenant tu m’as répondu, tu es avec moi, tu ne m’abandonneras pas. » Je pense à la dernière phrase que la Passion selon saint Luc met sur les lèvres de Jésus : « Père, en tes mains je remets ma vie . » Certes, Jésus a le sentiment d’être abandonné ; on parle de son état de « déréliction ». Mais, en même temps, il sait qu’il ne peut pas s’en remettre aux mains des hommes. On voit ce qu’elles ont fait de lui, comment elles l’ont malmené et cruellement traité. C’est pourquoi il s’en remet au Père. Dans ses mains, la vie continuera de venir et de jaillir. Car Dieu est éternellement Père et il fera ressurgir la vie du premier-né de toute créature, même si on l’a mise au tombeau.
D’ailleurs, après ce passage, dans le récit pourtant cruel de la Passion, tout devient doux. Le centurion, un homme qui n’est pas tellement aimé des juifs, dit cette parole admirable : « Vraiment, cet homme était le Fils de Dieu. » Un autre a compris la souffrance de Jésus et s’est approché pour humecter ses lèvres. Les dernières scènes sont encore plus douces : Jésus et les femmes qui sont au pied de la croix, Marie Magdala, Marie la mère de Jacques et Salomé, qu’on verra au matin de Pâques, présentes et silencieuses. Et puis, un ami qui est resté fidèle, Joseph d’Arimathie ; c’était un homme influent, membre du conseil. Il n’a pas eu peur de se faire mal voir ; hardiment, il est allé demander à Pilate le corps de Jésus, et il a obtenu de le traiter dignement, au moment de le mettre au tombeau.
Il ne faut pas mentir et laisser croire à un avenir où tout serait douceur. Quand arrive l’heure de la Passion, des difficultés ou des obstacles graves, nous sommes tous plus ou moins perdus.
En fait, la grande vérité de la Passion, c’est cette phrase de Jésus. Au long du récit de Marc, il ne dit presque rien, une phrase devant les grands prêtres et quelques mots seulement devant Ponce Pilate. Pour le reste on signale qu’il se taisait, qu’il ne répondait rien. C’est pourquoi ce verset du Psaume, clamé par Jésus dans un grand cri de prière, est éclatant de beauté, de lumière et de vérité. C’est véritablement son salut et donc le nôtre. Vous le savez, mes amis : dans votre vie, il y a des épreuves et il y en aura encore. Je souhaite, bien sûr, qu’il y ait surtout beaucoup d’amour, mais chacun sait que l’amour et la souffrance se mêlent toujours, dans notre existence. Il ne faut pas mentir et laisser croire à un avenir où tout serait douceur. Quand arrive l’heure de la Passion, des difficultés ou des obstacles graves, nous sommes tous plus ou moins perdus. Les souffrances des autres, nous essayons de les accompagner avec délicatesse. La seule souffrance que nous ne supportons pas, c’est justement celle qui nous écorche, la nôtre.
Alors, du récit de la Passion nous pouvons retenir ces mots : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » et « Père, en tes mains je remets mon esprit. » En fait, tout cela tient dans le « Notre Père » et en découle. Si c’est vraiment notre Père, il ne risque pas de nous lâcher, même lorsqu’à l’instar de Jésus, nous en avons l’impression.
Le Notre-Père, un chemin pour la Semaine Sainte
Puis-je vous proposer un petit exercice spirituel pour la Semaine Sainte que nous commençons aujourd’hui ? Pour réveiller en vous le « Notre Père » et renouveler votre manière de le prier, attribuez à chaque jour une phrase de cette prière.
Ensuite, pendant les cinquante jours du Temps pascal, vous pourrez chanter la belle acclamation qui vient comme une doxologie à la fin du notre Père : « Car c’est à Toi qu’appartiennent le règne, la puissance et la gloire. »
Bonne et fervente Semaine sainte à nous tous !